Du numérique à l’école

L’école doit-elle donner raison au journaliste et héraut de l’Intelligence Artificielle Laurent Alexandre en rendant nos élèves «  IA-compatibles » ? Celui-ci rêve en effet de voir se transformer en science les prémices d’une réflexion pédagogique développée au cours du siècle dernier, regrettant que la « transmission de l’information entre humains reste un processus artisanal et lent »[1]. Autrement dit, l’école doit-elle se soumettre au « numérisme » ambiant et s’adapter à une société toujours plus technologiste en considérant le « numérique » comme la seule voie d’évolution pour l’enseignement ? 

Car c’est un fait. Si depuis la mise en place en 1985 du premier plan « informatique pour tous » qui vit l’équipement des lieux d’enseignement en ordinateurs dotés du système d’exploitation Windows, l’école n’a cessé de voir se multiplier équipements et logiciels dit « pédagogiques ». Si les premières politiques en faveur de l’informatique à l’école furent motivées par le désir de réduire une fracture numérique alors vue comme productrice d’inégalités sociales et d’exclusion d’une société en constante digitalisation depuis la fin des années quatre-vingt, le numérique s’est imposé récemment comme le moyen de combattre l’échec scolaire. L’Intelligence Artificielle pourrait ainsi permettre d’adapter de manière toujours plus fine le contenu enseigné au profil de l’élève et augmenter sa participation au cours comme la construction automome de son propre savoir. 
Comment dès lors s’opposer à une technologie qui permettrait de réduire les risques de décrochage scolaire en permettant d’adapter toujours plus l’enseignement à l’ « apprenant » ? Pourquoi se passer d’applications qui permettent une meilleure communication entre l’administration, les enseignants et les parents ? Et comment ignorer que le numérique fait désormais partie de notre société et de notre quotidien ?
C’est cependant justement parce qu’il sont bien plus que de simples « outils » et « objets » que les logiciels, interfaces et objets connectés actuels nécessitent de voir leur intégration dans la classe questionnée et encadrée.
Dotés ou expressions d’une intelligence dite artificielle, ou d’une artificialité considérée comme intelligente, leur incidence sur la relation des enfants au monde, aux autres et à eux-mêmes se doit d’être questionnée. Et justement. L’école est plus que tout autre ce lieu où l’enfant quitte son environnement familial pour apprendre l’altérité. Comme l’écrit Eirick Prairat dans son livre Propos sur l’enseignement[2], l’école est en effet cet espace transitionnel qui ni domestique ni politique, doit assurer le passage du premier vers le second. À l’école, il apprend ainsi l’autre et à devenir autre en s’ « élevant ». Dès lors, donner trop de place au numérique dans les apprentissages risquerait d’altérer l’apprentissage d’une socialité déjà mise à mal dans de plus en plus de foyers. 
En cause : la multiplicité et la mobilité d’écrans et d’interfaces connectés auxquels les enfants sont exposés de plus en plus jeunes. En 2015, des chercheurs de l’hôpital Einstein Healthcare Network de Philadelphie aux États-Unis sondèrent en effet 370 parents d’enfants âgés de six mois à quatre ans dans l’enceinte d’une clinique pédiatrique. Ils s’aperçurent alors que plus d’un tiers des enfants de moins de un an avait déjà touché l’écran d’un Smartphone ou d’une tablette[3]. Une précocité qui a des effets lourds. Dans une tribune publiée dans le journal Le Monde du 16 janvier 2019, le collectif Cose (Collectif Surexposition Écrans) alertait sur l’augmentation observée depuis 2010 de 24% pour les troubles intellectuels et cognitifs, de 54% pour les troubles psychiques et de 94% pour les troubles de la parole et du langage. De plus en plus d’enfants souffrent ainsi d’EPEE (Exposition Précoce et Excessive aux Écrans), nouveau syndrome d’une enfance écranisée. À tel point que le nouveau carnet de santé met en garde les parents sur les risques d’exposer son enfants à des écrans avant l’âge de trois ans. 
À l’école, cette surexposition se traduit par une déficience musculaire pour certains enfants qui n’ont jamais été habitués à tenir un stylo ou à manipuler un objet physique, leur appréhension du monde se faisant exclusivement numériquement par le truchement d’un écran.
À l’adolescence, ces écrans deviennent un moyen de rester en contact permanent avec son réseau, physique ou virtuel. Mais cette socialité devient vite anxiogène, les jeunes étant tenus par l’obligation de rester en contact, et d’entretenir une relation qui en devient addictive. Laquelle addiction est favorisée par des réseaux sociaux qui stimulent la dopamine, cette molécule qui motive l’ambition et le désir chez l’homme. Nous sommes donc de plus en plus jeunes tenus, voire pressés par le besoin de voir nos publications susciter likes et commentaires.
Et que dire des incidences qu’a le multitasking – cette utilisation en simultané de plusieurs médias et cette multiplication d’activités que permettent nos interfaces – sur les capacités cognitives des jeunes ? Parmi elles, la difficulté – voire l’impossibilité –  qui se généralise chez de plus en plus d’élèves de se concentrer longtemps sur une même tâche. 
Pensant y trouver le moyen de capter l’attention de jeunes nourris dès le plus jeune âge au ludisme de ces interfaces et au rythme toujours plus accru des jeux vidéos et des clips Youtube, nombre d’enseignants ont alors pensé que l’école se devait d’adapter leur pédagogie à ce numérisme.
Nos jeunes actuels, s’ils sont de plus en plus difficilement « soumis » à l’enseignement de l’enseignant, le sont alors aujourd’hui au TNI, Tableau Numérique Interactif qui équipe désormais quasiment toutes les classes des écoles de France, de l’élémentaire au lycée, et sur lequel flotte en marque de conquête tranquille, la fenêtre quadricolore de Microsoft.
Mais cette politique ne court-elle pas le risque de voir l’obsolescence de la fonction sociale et socialisante de lécole en tant qu’espace transitionnel entre l’univers familial et l’espace politique, fait de contraintes et d’altérité ? Si l’élève y apprenait jusqu’alors à vivre au milieu et avec les autres, qu’en sera-t-il lorsqu’il passera tous ses cours face à un écran à sa seule mesure? Et est-il souhaitable qu’il n’ait plus à fournir le moindre effort pour s’adapter à un enseignement et aux règles de la collectivité? Quels seront les effets sur ces jeunes en pleine construction identitaire et psychologique de cette hyperpersonnalisation de la pédagogie assistée par ordinateur? 
En outre, cette numérisation croissante de la classe tend à marketer des jeunes déjà soumis dans l’espace privé comme public à la dictature des marques. C’est ainsi que le tableau, en devenant numérique et interactif, abandonne une neutralité au profit d’une logique néo-libérale qui laisse entrer les géants de l’industrie numérique, chaque cours se voyant désormais associé à Windows ou à Google. 
 
 
Tableau XXI propose donc de mener une véritable réflexion sur les effets de cette numérisation excessive de l’école, et propose certaines mesures susceptibles d’encadrer cette évolution qui, si elle peut paraître inévitable, ne doit pas moins être pensée et questionnée. 
  • Dans le cycle primaire, nous invitons l’enseignant à paramétrer les interfaces individuelles pour un temps limité d’utilisation. Cela permettra au professeur de sensibiliser les enfants à gérer et contrôler leur usage de ces outils, et privilégiera une gestion collective de ces derniers.
  • Une formation aux risques dus à une trop grande exposition aux écrans et à un usage excessif des interfaces numériques doit être donnée aux futurs enseignants pour les engager dans une réflexion critique qui portera sur les outils qu’ils utiliseront par la suite avec leurs élèves.
  • L’école se doit également de proposer aux parents des sensibilisations à l’EEPE. Il est en effet évident qu’il ne revient pas qu’aux enseignants d’éduquer les enfants aux écrans et aux pratiques numériques. Elle peut cependant être le lieu d’une formation des parents aux conséquences d’une surconsommation non encadrée par des adultes d’un manque d’encadrement par les adultes référents des pratiques numériques des jeunes. 
  • L’édition de systèmes et applications au design austère et minimal. L’enfant ne sera ainsi pas distrait de la tâche qu’il est censé résoudre et distinguera les interfaces à usage pédagogique des autres plus ludiques qu’il utilise à la maison ou dans la rue
  • Le remplacement du système d’exploitation Windows et du moteur de recherche Google au profit de systèmes en Open Source tels que Linux ou Firefox. 
  • Une intégration d’une réflexion sur les usages numériques dans les cours, comme les conséquences physiologiques, psychologiques et cognitives de l’EEPE en SVT et une instruction de civisme numérique en Histoire ou en vie de classe. 
  • Une meilleure utilisation du Centre de Documentation Pédagogique qui devient trop souvent une salle informatique où l’on ne s’informe que via le moteur de recherche Google. 
  • Une régulation des supports numériques par les enseignants en classe. 
  • Une modération de l’utilisation de l’écran dans les classes. Il devient urgent de préserver d’une exposition inutile à des écrans nos élèves qui passent déjà trop de temps devant celui de leur smartphone, d’un ordinateur ou d’une télévision. 
  • Organiser des voyages scolaires au cours desquels il serait interdit aux élèves d’utiliser leur portable. 

[1]La guerre des intelligences, Intelligence Artificielle versus Intelligence Humaine, Paris, JCLattès, 2017, p. 164.
[2] Paris, Puf, 2019.
 
[3] Émilie Cailleau, « Les bébés nouveaux accrocs aux Smartphones ? », www.topsante.com, 28 avril 2015.
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