L’école de l’après-11mai : redonner toute leur place aux professeurs et à la classe

L’épidémie de covid-19 qui a contraint nos élèves à un confinement inédit nous a rappelé la place centrale qu’occupent les professeurs et l’école dans le système éducatif. Cela peut paraître à certains une évidence, mais on a pu voir ces dernières années se développer l’idée de leur archaïsme au temps de l’intelligence artificielle et du cloud computing. Or la place de l’homme s’est révélée centrale dans les dispositifs mis en place pour assurer la continuité pédagogique.

Pour enseigner à distance et dépoussiérer des pédagogies jugées obsolètes, l’utilisation pédagogique du smartphone et des réseaux sociaux a pu être envisagée et le ministère de la Culture a mis à disposition et diffusé dans le cadre de formations destinées aux professeurs un document recensant 350 chaînes Youtube francophones dites « culturelles et scientifiques ». Leur ambition : vulgariser les savoirs en reprenant le ton et le rythme des contenus qui font le succès chez les jeunes de cette plateforme de « streaming ». C’est ainsi enfin que le CNED, dans le cadre de la mesure Devoirs faits et à la demande du ministère de l’Éducation nationale et de la jeunesse a développé un « agent conversationnel » ou « compagnon numérique » répondant au prénom de Jules en 2019. L’appropriation de ces outils par les enseignants devait alors favoriser la démocratisation des usages et des équipements numériques, un accès personnalisé au cours et rendre les contenus comme les dispositifs pédagogiques davantage en phase avec les jeunes. Ces outils devaient en outre permettre aux élèves dits « décrocheurs » de se réapproprier un environnement et des pratiques pédagogiques plus attractives.

Cette réalité, inouïe il y a peu, s’est accentuée eu égard aux circonstances sanitaires. Les témoignages de satisfaction sont nombreux, et les familles ont littéralement plébiscité l’engagement des professeurs, leur inventivité et leur dévouement. L’enseignement assisté à distance a progressé par cet exercice pratique à grande échelle. Le développement des ressources et la mobilisation des acteurs éducatifs n’ont pourtant été que la réponse empirique à la crise du confinement : à grande chose malheur fut bon. Les professeurs font un métier qu’on n’improvise pas, ce sont des gens de culture et de devoir. Il semble que toutes les familles en aient pris conscience.

La magie de la distance ne change en rien le réel. Le dire est digne de La Palice, mais pour autant le constat de ces semaines de confinement n’est évidemment pas celui d’un miracle quant au traitement des élèves à la marge du système scolaire. La perte de contact avec ces mêmes élèves que l’on peinait en classe à mobiliser pour leur enseigner est un point sensible. Trop de ces jeunes, disposant d’un équipement informatique comme d’une connexion à Internet insuffisants ou inexistants mais ne bénéficiant pas non plus d’encadrement et de motivation à la maison, ont ainsi « disparu des radars » et n’ont donné aucun signe de vie depuis la fermeture des classes le 16 mars dernier. Car si la très grande majorité des professeurs a accompli un énorme travail pour assurer la continuité pédagogique, la question des élèves en situation de handicap ou de « décrochage » est évidemment restée ce qu’elle était. Depuis des années nous savons en effet que celles-ci se réduisent en classe et se creusent à la maison, faute d’encadrement et de contrainte mais aussi de motivation. Et que dire de la situation de l’école inclusive ? De nombreuses familles avec un enfant en situation de handicap ont pu se retrouver isolées durant ce confinement malgré des équipes pédagogiques qui ont essayé de répondre au mieux à leurs besoins. Tout porte donc à croire que nous verrons lors de la reprise des cours, qu’elle advienne le 11 mai prochain ou en septembre, se creuser encore davantage la fracture scolaire et sociale qui existe déjà entre les établissements dits favorisés et les autres. Les premiers auront ainsi pu voir leurs élèves faire preuve de créativité et d’un goût pour la recherche comme pour un savoir qu’ils auront pu s’approprier du fait de l’autonomie à laquelle les aura astreint leur assignation à domicile. Les seconds auront dû multiplier les tentatives de renouer un contact par courriel ou téléphone avec des élèves dont beaucoup n’auront répondu à aucune de leurs sollicitations et auront finalement perdu deux mois de scolarité. Ce manque se révélera pour beaucoup fatal dans un parcours scolaire déjà chaotique.

Cette crise a également mis en évidence le niveau informatique réel des élèves. Le collège certifie une maîtrise des compétences liées à l’autonomie et à l’utilisation des outils numériques. Mais celle-ci est très théorique. De ce fait tous obtiennent ces compétences alors que la plupart de nos lycéens montrent de réelles difficultés à être autonomes et à utiliser d’autres supports que les réseaux sociaux.

Ces constats doivent donc nous permettre de redessiner bien des parcours à l’École, pour répondre au mieux aux défis actuels d’une société plus individualiste que jamais, où l’autorité et toute forme de « verticalité » se voulaient reléguées à l’état d’archaïsme et où se creusent toutes formes de fractures, qu’elles soient générationnelles, sociales, intellectuelles, numériques, et bien sûr scolaires. Or l’École a besoin de professeurs pour répondre à ces défis.

Il nous apparaît que la première des réponses pour tenter de pallier cette atomisation de la société est de redonner toute sa place à la relation entre enseignants et élèves dans la classe. Il faudra donc à la sortie de la crise interroger sérieusement le numérique éducatif qui ne devra pas se substituer ni voiler l’autorité professorale mais compléter son enseignement. Nous devrons alors réaffirmer le primat du travail en classe sur ces pédagogies en ligne qui privent l’élève d’un cadre structurant comme d’une réelle incarnation du savoir. Il ne peut s’enraciner durablement chez l’élève sans cette relation exigeante avec l’enseignant.

Quant à la question économique, elle ne pourra pas être laissée de côté. La crise aura un coût énorme pour les finances publiques et donc des conséquences sur le budget de l’Éducation nationale. Le discours de certains qui consisterait à demander toujours plus est une politique irréaliste quand les dépenses d’éducation ont déjà été abondées, que le programme de revalorisation des revenus est engagé et que l’ensemble dépasse les 140 milliards d’euros par an. Il faut désormais avoir le courage de s’interroger sur la ventilation de ce budget pour garantir aux personnels une rémunération décente et ne plus financer des dépenses inutiles.

Il faut donc beaucoup de courage pour poursuivre la construction de cette nouvelle école de la confiance et de la responsabilité qui aura la sagesse et le réalisme de reposer sur les hommes, centre du système éducatif : ses professeurs.

Philippe Basler (Directeur d’école), Albert-Jean Mougin (Professeur de Lettres et ancien syndicaliste), Bertrand Naivin (Professeur d’Arts Plastiques et Théoricien de l’art et des médias) et Pascal Vasseur (Professeur de Lettres classiques). Tous membres du collectif Tableau XXI